Sortir de la dualité : une tâche impossible ?

Sortir de la dualité : une tâche impossible ?

Article rédigé pour Holistik Magazine/Sofia Barao.

Pour éviter de tomber dans le piège d’une analyse intellectuelle, qui ne pourrait s’avérer qu’illogique et ne mènerait guère que dans les méandres du mental-ego, je propose d’entrer directement dans le domaine de l’expérience – de fait non-mentale, après avoir en quelques sortes planté le décor de cette expérience.

Pour simplifier le propos et ramener le sujet dans le monde de la forme (celui dans lequel nous évoluons présentement), je partirai du lien intime entre la dualité et la notion de séparation dans sa plus large acception. En effet, puisque son étymologie révèle ici le caractère de ce qui est double, « dualité » fait nécessairement référence au 2, donc à des existences distinctes – séparées. On y retrouve, le plus souvent dans notre culture occidentale, une mise en opposition avec des effets négatifs (jusqu’à l’antagonisme).

Les traditions orientales nous enseignent que la dualité génère la souffrance. Il est assez facile de voir pour tout un chacun que la séparation elle aussi induit souvent une forme ou l’autre de peine, de chagrin, de tristesse, de refus, de déni – n’est-ce pas inscrit ainsi dans l’inconscient collectif ?

Venons-en à l’expérience, la nôtre, individuelle et unique. Comment est-ce que je me positionne dans le monde, dans la vie, dans mes relations avec l’Autre, les Autres ? Me sens-je séparé, différent-e de l’Autre, de ce que je vois, de ce que je perçois ? Est-ce que je suis sans cesse dans un dialogue intérieur d’auto-évaluation – suis-je « assez … » ? de comparaison – je suis vraiment mieux que l’Autre, ou tellement inférieur à l’Autre ? Suis-je en train de juger, de jauger, de cataloguer, de condamner, de critiquer ? La réponse est oui dans la plupart de nos pensées quotidiennes. Est-ce que ma conscience est à l’écoute de ce qui se produit autour de moi, et même en moi ? Suis-je pleinement dans mon corps lors de telle ou telle parole ou action ? Ce type de questionnement pointe un état de séparation – nous vivons la dualité, nous en faisons l’expérience. Beaucoup de micro-situations nous dérangent, nous agressent, nous agacent, nous contrarient, nous font réagir… Que faisons-nous d’autre que de nous séparer de ce qui est vécu ? Nous placer dans une position d’Autre, de différent, d’opposé, de celui qui veut autre chose que ce qui est là et que nous ne pouvons changer.

Or, c’est ici que nous pouvons inverser l’expérience, tout en évitant l’impression d’inaccessibilité et d’impuissance le plus souvent inhérente au souhait de « sortir de la dualité ».
Ce que je propose ici comme authentique et constante pratique, c’est « accueillir ce qui est ». Il est possible de renoncer à se battre contre la Réalité, d’abandonner progressivement plainte, critique, jugement, projection, évaluation, comparaison, etc. et de cesser de se référer par réflexe au passé ou à l’avenir. C’est devenir apte, puis compétent, à ouvrir sa conscience, son mental et son cœur à ce qui se manifeste à nous dans l’instant (y compris intérieurement, donc de soi à soi, là où dualité,  séparation et paradoxes règnent en maître à notre insu). Ce nouveau positionnement peut relever d’une décision déterminée, d’un choix intérieur. Si nous n’y réussissons pas du jour au lendemain, il permet de  sortir progressivement et sûrement de la dictature du mental, de notre addiction aux pensées stressantes, de se déconditionner, pour accéder à un état intérieur plus unifié, donc plus paisible.

Ce conditionnement qui nous enferme dans des codes et des réactions réflexes et stéréotypées se niche dans les moindres recoins de notre inconscient et il est plus qu’utile d’aller l’y chercher, de découvrir les moyens de le déconstruire pour s’en libérer et pouvoir exprimer la vérité de notre Être, au bénéfice de tous, faire l’expérience du détachement, trouver la Paix.
L’on peut ainsi voir que nous ne sommes pas séparé, ni différent de l’Autre, quel qu’il soit… quelle que soit le contexte.

Un petit exemple qui m’a frappée lorsqu’il m’est parvenu : l’intention elle-même est une manifestation de la dualité. Je m’explique : si je suis dans une intention, aussi belle soit-elle, je suis dans la dualité, dans la séparation. En effet, si je suis dans l’intention de donner de l’Amour, ou de créer de l’harmonie, cela suppose que j’estime que la situation n’est pas parfaite telle qu’elle est. Que je suis en désaccord avec ce qui est et que je crois que je vais améliorer la Réalité. Je n’accueille pas, j’évalue, je passe la situation au tamis de mon mental et j’estime que cela pourrait être mieux. Je suis dans un positionnement qui me place ailleurs, je suis séparé, ne serait-ce qu’avec mon mental. J’ai mis une ligne infranchissable entre ce qui se manifeste et moi qui demeure arc-boutée sur mon interprétation, ma résistance ou mon refus. Je ne suis pas pleinement présent-e à ce qui se manifeste à moi dans l’instant. Mon mental-ego me fait croire que « je » peux faire en sorte que cela soit « mieux », en fonction de critères qui viennent de lui – donc pas les plus fiables aux yeux de la Conscience. Bien sûr, ce processus est le plus souvent inconscient. C’était mon cas, par exemple, alors que j’étais manipulée par un réflexe né de ma vie intra-utérine : je faisais tout pour mettre de l’amour et de l’harmonie en toute situation. Ainsi j’étais coupée de ma vérité intérieure et incapable d’accueillir ce qui est, ce qui avait pour résultat un non-respect de moi, de l’Autre ou des autres et suscitait le rejet. Enfant puis même adulte, j’étais consternée que l’entourage ne comprenne pas mes intentions les meilleures… et j’en souffrais.
Or, j’ai le choix, à chaque seconde, d’être présent-e, d’accueillir sans savoir, sans étiqueter, de laisser être, y compris moi. Cet état d’Être qui ne peut être une attitude de composition (l’émotion risque de rattraper celui qui s’y prêterait) modifie alors toute la perception de soi, de l’Autre, de la Vie, du Réel… pour une expérience teintée de bienveillance, de douceur et d’appréciation.

Dans les lignes précédentes, tout comme dans mon regard sur le monde, il n’est à aucun moment question de rejeter quoi que ce soit, ni en soi, ni en dehors de soi (des notions illusoires – mon monde est la totalité de mes perceptions, et le miroir que qui je suis). Tout peut être accueilli – tout ce dont nous faisons l’expérience, sans y mettre d’étiquette – et ce que nous accueillons véritablement avec la tendresse du cœur se dissout, même le pire. Tout est force de proposition de la Vie (de nous-même, le voyons-nous ?) pour que la Conscience et l’Amour s’expansent.

Peut-être me direz-vous qu’une bonne dose de foi est nécessaire pour une telle démarche. Je ne le nie pas, mais je vous dirais surtout que lorsqu’on souhaite cesser de souffrir, il est bon d’être prêt à prendre quelques risques en osant des expériences nouvelles. En réalité, le risque est nul, et le jeu en vaut la chandelle et la foi en soi et en la vie est plutôt le résultat inespéré. On peut commencer par une observation de ses modes de fonctionnements (j’ai pour ma part mis en œuvre une vigilance particulière sur mes plaintes face au quotidien voici plusieurs années), ainsi que porter son attention sur tous les petits détails qui génèrent le moindre stress – a fortiori la souffrance. Ainsi on peut modifier nos comportements en lâchant nos représentations et nos certitudes, et voir comment cela impacte nos rapports avec le monde. Lorsqu’aujourd’hui, je peux écouter sans jugement une personne au comportement qualifié par les autres de désagréable en gardant mon calme et surtout en demeurant en lien avec elle, à l’écoute, là où quelques années plus tôt je l’aurais rejetée en me mettant moi-même en colère, j’apprécie grandement à la fois ma paix intérieure et aussi l’issue souvent apaisée de l’incident (bien sûr, il m’arrive encore de céder à l’impatience !). J’y gagne et l’Autre aussi. Dans la relation entre les différentes parties de soi l’enjeu ne diffère pas ; accueillir les sensations pénibles, émotions, inconforts permet aux états déplaisants de se dissoudre et l’on retrouve une certaine unité.

Je n’ai abordé ici qu’une facette de la dualité ; il en existe bien d’autres et même sur ce qui précède, il y a encore beaucoup à dire. Cependant, ce qu’il m’intéresse de partager, ce sont des propositions aux répercussions concrètes que chacun peut rapidement s’approprier et expérimenter. De plus, ce que je propose ici peut réellement (et rapidement) changer la vie de tout un chacun en faisant disparaître la souffrance (et non la douleur).

Holistik Magazine n° 10 – Automne 2017